Civil War, de Mark Millar (scénario) et Steve Mc Niven (dessin)

Suite à une bourde tragique des New Warriors dans une émission de télé réalité, un groupe de jeunes héros frimeurs et inconséquents, l’opinion publique se retourne contre la population des super-humains, dont la plupart s’était fait un devoir de protéger ses concitoyens. Il va devenir obligatoire pour eux d’être recensés auprès du gouvernement, de subir un entraînement et d’être employés par l’état ou le SHIELD. Un monde nouveau s’ouvre aux superhéros, pour qui les notions d’indépendance et d’identité secrète s’apprêtent à n’être que de vagues souvenirs. Les premiers à soutenir ce projet sont Tony Stark alias Iron Man et red Richards, leader des 4 Fantastiques. En revanche, à la surprise générale, Captain America s’oppose fermement au projet de loi et prend le maquis avec ceux qui, comme lui, craignent les dérives totalitaires de cette démarche.

Dans quel camp êtes-vous ?

De tous les scénaristes en activité au sein de la maison aux idées, Mark Millar est celui dont on doit retenir le nom. reconnu par ses pairs et les lecteurs grâce à ses travaux précédents (la série Wanted ou encore Superman Red Son), il met ici sur pied une intrigue rappelant les méga-crossovers des années 80, comme Les Guerres Secrètes. Il y associe une dimension politique scindant le monde des superhéros en deux, les poussant ainsi à s’affronter. Toutes les parutions Marvel furent concernées et certaines de ses conséquences se mesurent encore aujourd’hui.  L’histoire est très bien pensée, et très contemporaine : les ravages de la télé réalité, l’exclusion (le racisme est un thème cher dans les comics comme X-Men), ou encore le fichage qui s’ensuit (à l’époque une certaine annonce politique y faisait écho à l’approche de la campagne présidentielle en France …). Pour pleinement profiter de l’introduction de la saga, il aurait fallu suivre quelque peu le prologue, qui s’attarde sur le débat politique concernant la nécessité de répertorier les superhéros. Ils doivent divulguer leur identité secrète aux autorités, et ce afin qu’ils soient mieux encadrés pour éviter des dommages collatéraux lors de leurs interventions. Dommages collatéraux parfois humains, souvent matériels, mais toujours très coûteux …

L’histoire démarre donc avec cette séquence lourde de sens, au cours de laquelle une équipe de télé réalité suit les New Warriors. Cette équipe inexpérimentée se lance dans une opération hasardeuse, qui va déboucher sur une catastrophe humaine sans précédent. Le point de départ de la guerre civile. Les autorités votent la loi de recensement et imposent le fichage. L’amalgame se fait dans l’esprit collectif, et les êtres dotés de superpouvoirs sont violemment pointés du doigt (cf le lynchage de Johnny Storm). Secrétaire d’Etat auprès du ministère de la Défense, Iron Man devient le leader camp pro-gouvernement, de par ses capacités diplomatiques et industrielles. Captain America, soucieux de préserver l’identité des héros afin de protéger leurs familles d’éventuelles représailles, s’y oppose, et devient par là même le chef de file du mouvement d’opposition. Deux figures de légende, alliés d’autrefois, vont devoir s’affronter.

La liberté n’accepte aucun compromis.

Dès le premier tome, on sent poindre le crépuscule d’une ère glorieuse pour les superhéros, de plus en plus confrontés aux réalités du monde contemporain dans lequel ils ont du mal à s’intégrer (le 11 Septembre est passé par là). Le contexte social et politique restera inscrit en toile de fond tout au long de la saga. Avec ce crossover, Marvel semble décidé à se renouveler en chamboulant les repères de ses lecteurs assidus depuis plus de quarante ans. Le monde a changé, mais les superhéros sont restés les mêmes. Cet immobilisme est paradoxalement à la base du profond changement que promet Civil War. Le moins que l’on puisse dire est que ça démarre fort avec la désintégration , au sens propre comme au figuré, de l’équipe des New Warriors ! Le scénario a tout pour tenir en haleine, grâce à sa crédibilité. Mark Millar signe un récit mature à différents niveaux de lecture, et offre également un traitement intéressant à chaque héros présent lors des évènements, plus particulièrement Captain America dans un rôle opposé à celui pour lequel il avait été créé. Au fur et à mesure des épisodes, la saga appuie son discours contestataires dénonçant les dérives fascistes de ce genre de loi, et en évoquant les aspects économique de la guerre qui est désormais ouverte (cf la bourse et l’industrie de l’armement). Il faut encore reconnaître un autre tour de force de Millar : il n’y a aucune démagogie dans son récit qui se veut éloigné de tout manichéisme. Les arguments avancés par les deux camps méritent tous attention et réflexion.

Les évènements se précipitent et préparent le lecteur à la guerre inévitable qui va opposer les deux camps. Les escarmouches entre les opposants et les escouades du SHIELD se multiplient et Captain America apparaît clairement comme l’homme à atteindre pour faire basculer le conflit. Certains partenaires d’Iron Man expriment leurs réticences à affronter d’anciens frères d’armes et amis, et sur les méthodes à utiliser pour règler le problème des héros anti-recensement. On sent vraiment un déchirement devant l’inéluctabilité de la guerre qui s’annonce. Iron Man lui même est affecté par ses propres décisions. Certains moments chocs rythment également le récit avec ce qu’il faut de rebondissements : il y a une importante révélation d’identité, des morts … L’histoire n’épargne rien et met en exergue les extrémités auquelles peut conduire ce type de politique : tentatives de meurtre sur des héros à l’identité révélée ou leur famille, lynchages, manifestations et émeutes, arrestations arbitraires et conditions de détention dignes de Guantanamo … Quant aux supervilains, quel va être leur rôle dans toute cette agitation ? Comment vont-ils réagir et comment vont-ils tirer profit de la situation ?

Après mûre réflexion, la saga Civil War coule de source. Auparavant les comics permettaient à leurs auteurs de raconter de simples aventures héroïques (l’âge d’or), puis d’explorer les affres de l’adolescence (Spiderman, les mutants). Même si le contexte social était déjà sousjascent (le Maccarthysme primaire par exemple …), le virage fut amorcé avec les X-Men et leur sujet de fond, le droit à la différence. Les héros étant de plus en plus ancrés dans l’inconscient collectif, et leurs (vieux -sic-) lecteurs ayant atteint l’âge adulte, les auteurs devaient livrer des histoires plus matures. Ils sont désormais confrontés à notre monde à nous : télé réalité, mondialisation, extrémismes, omniprésence pouvoir et manipulation des médias et des politiques. En parallèle à un réel souci de renouvellement de la part des éditeurs, les comics traduisent le reflet de notre propre société et l’image qu’ils nous renvoient n’est pas toujours très belle …

Civil War s’est définitivement imposé comme une des sagas les plus spectaculaires de l’univers Marvel. Je ne reviendrai pas sur le débat éthique qu’entraîne ce sujet épineux, tout juste vous renverrai-je aux propos tenuis par Jane Richards dans un ultime rendez-vous avec son mari. Dans sa critique acerbe du système politico-économique, Civil War confirme ce que beaucoup de connaisseurs savaient depuis des lustres : la bande dessinée est un art à part entière, au même titre que ce qu’on appelle communément les nobles arts. Elle utilise son propre support pour explorer les maux et les bienfaits de notre société en véhiculant des valeurs et des messages essentiels, en posant les bonnes questions. Avec de beaux dessins et de grandes histoires !

C’est accessoirement le cross-over qui m’a ramené vers les comics.

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