Le dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler, de Jean-Pierre Andrevon

C’est un petit bonhomme grisonnant, aux mains tremblantes, vêtu d’un costume gris étriqué. Il perd ses cheveux, ses yeux faiblissent, mais il a horreur d’être vu avec des lunettes. Il est atteint de la maladie de Parkinson et on lui soupçonne un début d’Alzheimer. Il habite un petit trois-pièces dans South Brooklyn avec sa femme Eva. Autrefois Eva Braun. En cette année 1949, cela fait quatre ans que le petit bonhomme a été accueilli aux Etats-Unis, où il vit sous la surveillance constante du FBI. C’est que, jusqu’en mai 1945, il était chancelier du Troisième Reich. Son nom : Adolf Hitler. Son destin ? Pas brillant : bien qu’il soit loin d’en douter, il n’a plus que deux jours à vivre.

Oscillant entre roman grinçant et uchronie minimaliste, Le dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler est une oeuvre cruelle autant que satyrique de Jean-Pierre Andrevon.  L’auteur se complaît à dresser le portrait d’un ex Führer dévasté par les maladies. Alzheimer, Parkinson, troubles de la prostate .. , rien ne lui est épargné. Quant à ses anciens alliés ils ont été soit exécutés par les soviétiques, soit exilés dans une Amérique dans laquelle ils se sont vite intégrés. Le monde capitaliste a eu raison des idéaux nationalistes, au grand dam de l’ex chancelier. Eva Braun s’est rapidement muée en desperate housewife, Görring ne jure que par le sexe et le business … (la scène du repas, superbe).

Andrevon s’amuse à torturer Hitler, et le lecteur y prend un plaisir pas si coupable. Cependant, il ne suffit pas de rendre la monnaie de sa pièce au pire dictateur de l’Histoire pour faire un livre. Hitler n’est pas au dessus des hommes, la maladie le lui rappelle douloureusement chaque jour. Plus qu’une souffrance physique, c’est pour lui un vrai supplice psychologique. En ramenant Hitler au statut d’anonyme parmi les hommes, Andrevon fait de même avec le mal qu’il incarne. D’un plateau de télé à une balade matinale dans son quartier, il déambule, toujours habité par ses obsessions, de son dégoût d’une (grande) partie de l’humanité à sa volonté d’améliorer le monde (à son image cela va de soi). Aujourd’hui réduit à l’état de vieillard presque sénile, Hitler constate que le monde donne libre cours à la folie des hommes,  Staline et Dulles en tête. Ces deux grandes nations que sont l’U.R.S.S. et les Etats-Unis vont entrer en guerre, arme nucléaire à l’appui. Andrevon le rappelle, froidement et de manière implacable : le monde n’a pas besoin d’un Hitler pour s’autodétruire (mais il y contribuerait grandement). La nouvelle réjouit le dictateur, qui  semble reprendre vie lors d’une scène fascinante, où il échafaude des stratégies politiques pour reprendre la place qui est la sienne. Chassez le naturel, il revient au galop.  C’est le moment que choisit le destin pour frapper à sa porte, lors d’un dénouement particulièrement bien écrit.

Le dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler peint le portrait cruel d’un homme qui le vaut bien. Andrevon accrédite la thèse de la banalité du Mal, sans jamais disculper l’ex chancelier des crimes de l’idéologie nazie. l’auteur prouve si besoin était toute l’étendue de son talent.  Un livre que je recommande vivement.

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